ORAN, le 5 JUILLET 1962

 

Les prémonitions tardives du " général " Katz qui, à la tête de vingt mille hommes consignés dans leur cantonnement, assistera impavide au déchaînement de la chasse au Chrétien : " Qu'adviendra-t-il lorsque le pays passera du gouvernement français au gouvernement algérien pas encore constitué. Pendant cette période l'exécutif provisoire assurera la totalité de la souveraineté en Algérie, sans disposer des moyens nécessaires pour maintenir l'ordre. La force locale fera défaut et les moyens de police seront insuffisants tant en nombre qu'en qualité. Je redoute d'autant plus cette échéance que je connais le statut qui sera celui des Français, défini dans le journal officiel du 10 mars 1962. Il y est dit que l'Armée ne recevra aucune mission d'intervention, sauf sur demande expresse et écrite des autorités civiles algériennes ou du commandement supérieur à Alger, autant dire que nous serons voués à une impuissance totale. " Telles sont les inquiétudes relatées par l'intéressé dans son plaidoyer paru en … 1997.

Les faits : depuis plusieurs jours, les manifestations se déroulent dans les quartiers musulmans de la ville. Ce sinistre 5 juillet, un défilé de l'Armée de Libération Nationale, précédé par des scouts et suivi par une foule hystérique, venant de la ville nouvelle et des faubourgs Lamur et Medioni, emprunte le boulevard Sébastopol et le boulevard Joffre, en pleine ville européenne. Il est 11 h 30, soudain le drame éclate : des pétards lancés par des enfants, quelques coups de feu claquent… Aussitôt les rafales crépitent. La fusillade s'étend jusqu'à la place Foch. Les Européens se réfugient dans les encoignures de portes où la foule ivre de sang les poursuit, les abat ou les achève. La chasse est lancée : haches, gourdins, couteaux, rasoirs entrent en action. Des corps seront retrouvés, saignés à vif, pendus à des crocs de boucher, la décharge publique du Petit Lac enfouira les cadavres les nuits suivantes. La panique s'instaure et les quelques Européens qui voulaient croire aux promesses fallacieuses rejoignent la cohorte des exilés, les milliers d'Oranais qui s'agglutinent depuis plusieurs jours devant l'aéroport de La Sénia ou sur les quais du port.

Ce n'est que vers 17 h que la gendarmerie mobile interviendra. Jusque là seules quelques initiatives individuelles d'Officiers ou Sous-Officiers courageux, désobéissant aux consignes reçues, épargneront d'autres vies humaines et limiteront le carnage. " Le drame n'a duré guère plus d'une demi-heure " écrira le " général " Katz qui ne dénombrera que 25 morts parmi les Européens alors que la plupart des témoignages, moins suspects, avanceront le chiffre de 1 500, invérifiable compte tenu des circonstances. En effet, la ville d'Oran recueillait depuis plusieurs jours des milliers de personnes fuyant les campagnes, en quête de protection ou en instance de départ. Nul ne saura jamais combien de nos malheureux Compatriotes perdront la vie ou la liberté dans des conditions horribles au cours de ces quelques heures et dans les jours qui suivront.Quant aux responsabilités, laissons à nouveau la parole au " général " Katz qui, soucieux de se protéger, n'hésite pas les désigner clairement, rejoignant sur ce point seulement nos propres convictions : " Pourquoi ce dramatique et sanglant épisode ? Pour plusieurs raisons… La principale, l'essentielle, a été la légèreté et l'insuffisance des responsables français : le ministre chargé des Affaires algériennes, Louis Joxe, le Haut-Commissaire à Alger, Christian Fouchet, et le Commandant Interarmées, le Général Fourquet. L'une d'entre elles est une lourde faute du commandement qui a agi selon le célèbre aphorisme militaire : ordres, contrordres, désordre… En fait, toute responsabilité du maintien de l'ordre nous était enlevée, nous ne pouvions intervenir que sur demande expresse et écrite des autorités algériennes. Qu'un incident survienne et l'ordre d'intervenir arriverait forcément trop tard. Les dispositions arrêtées étaient bonnes tout au plus à contenir une manifestation paisible dans une sous-préfecture…

On aurait dû se souvenir de ce qui s'était passé chez nous après la Libération en 1945. " Laissons enfin conclure l'intéressé :" Aujourd'hui encore je suis accusé d'avoir empêché mes unités d'intervenir dans cette malheureuse affaire. Pas plus qu'après le 5 juillet 1962, Paris n'a jamais fait une mise au point pour rétablir la vérité… Je m'attendais à ce que Pierre Messmer, ministre des Armées, apporte un démenti à ces accusations dénuées de tout fondement. Il n'en fut rien…

J'ai trouvé la raison du silence du ministre des Armées et du gouvernement dans l'ouvrage d'Alain Peyrefitte : " C'était de Gaulle ", où il rapporte ce qu'avait déclaré le Général avec une sombre détermination au Conseil des Ministres du 24 mai 1962 : " La France ne doit avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination. Elle aura le devoir d'assister les autorités algériennes, mais ce sera de l'assistance technique. Si les gens s'entre massacrent, ce sera l'affaire des autorités algériennes. " Voilà pourquoi aucun démenti ne fut fait en juillet 1962 car il aurait mis en cause le Général et son gouvernement. " Ce témoignage, accablant pour le général de Gaulle et son équipe gouvernementale, (notamment LOUIS JOXE et PIERRE MESMER) ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà mais il est irrécusable dans la mesure où il est apporté par l'exécuteur même des basses œuvres méprisables et tragiques.

 

Témoignage

 

Beaucoup d'oranais et surtout des femmes et des enfants avaient quitté la ville durant les trois mois précédents, mais on ne vide pas une ville de 400.000 habitants et de plus de nombreux habitants du bleb s'y étaient réfugiés après l'abandon par l'armée française des villages et les exactions dans les fermes.

Du 1er juillet, date du vote de l'indépendance jusqu'au 4, il n'y eut en ville que quelques défilés de voitures surchargées d'arabes, hommes et femmes hurlant des slogans et des you-you, mais en sommes, plutôt bon enfant…

Le 5, ordre avait été donné par radio d'ouvrir les magasins, les bureaux et de reprendre le travail. Or une foule déferla des quartiers arabes vers les quartiers européens dés le matin, par la Place Kargentah vers la Place d'Armes " pour un défilé pacifique " Comment, alors, expliquer que les hommes étaient presque tous armés, et que beaucoup de femmes dissimulaient un couteau sous leur voile ?

A 11 heures un coup de feu retentit sur la place d'Armes, un signal sans doute, des cris jaillirent : " l'OAS, c'est l'OAS qui nous tire dessus " Tout le monde savait que les commandos avaient quitté la ville fin juin, et qui aurait été assez fou pour provoquer une foule déjà surexcitée ? En tous cas, ce fut le début de l'horrible carnage : une chasse à l'Européen commença sauvage, systématique.

On égorgea, on tua au revolver ou à la mitraillette, on prit des rues en enfilade, tuant tout ce qui bougeait, on pénétra dans les restaurants, les magasins, les appartements, assassinant les pauvres gens avec des raffinements de cruauté, arrachant des yeux, coupant des membres. On vit même des femmes dépecer des vivants avec les dents. Les auxiliaires de l'armée algérienne, les A.T.O. emmenaient les Européens prisonniers par longs cortèges vers le commissariat central où ils étaient battus et tués, ou vers le Petit Lac, ou vers la Ville Nouvelle.

Pourtant dans cette folie sanguinaire, des arabes sauvèrent des européens, d'autre intervinrent, et permirent de délivrer des prisonniers. Le général Katz avait donné l'ordre de ne pas bouger et les 18.000 soldats français qui se trouvaient à Oran, restèrent cantonnés dans les casernes sans intervenir. Katz téléphona à De Gaulle pour l'informer de l'ampleur du massacre. Le chef de l'état répondit " ne bougez pas "

C'est le seul exemple dans l'histoire d'un massacre perpétré sur une communauté sans défense, en présence d'une armée qui laisse assassiner ses ressortissants sans intervenir. La tuerie dura près de six heures. Lorsque à 17 heures les gendarmes français sortirent de leur trou à rats, le calme revint aussitôt. Les cadavres jonchaient la ville, on en trouva pendus aux crocs des bouchers, dans des poubelles…

Dans la chaleur de juillet, la puanteur était horrible.

Les soldats français et algériens déversèrent par camions les cadavres dans le Petit Lac et les couvrirent de chaux vive. Nul ne sait le bilan exact de cette Saint Barthélémy. On parlait dans les semaines qui suivirent de 3.000 morts et disparus… C'est le chiffre que donna le sinistre De Broglie et que reprit le ministre André Santini. Ce qui est sûr, c'est que le massacre était prémédité car les tueries commencèrent à la même heure aux quatre coins de la ville qui était vaste.

On peut presque dire que les morts eurent de la chance, car le sort des disparus qui furent signalés par des témoins dans les mines de l'Algérie, dans des prisons sordides, dans des maisons closes et des bars à soldats, traités en esclaves ou torturés fut sans nul doute pire encore. La France vient de reconnaître le génocide des Arméniens par les Turcs. Elle nous doit de reconnaître la responsabilité de De Gaule et de son gouvernement dans le massacre des oranais le 5 juillet 1962.

Sans haine, sans amertume mais avec détermination nous demandons que soit proclamée la vérité.

 

Geneviève de Ternant
Eglise du Vœu, Nice le 05 juillet 2001